LA FORÊT DES SIGNES (P6)

CB

GINEY AYME
Giney AYME « La forêt emboiséé » (100 X 100 cm Epreuve numérique ) 2010

JOHN ASHBERY
UN HOMME DE PAROLES

Son cas inspire de l'intérêt
Mais peu de sympathie : il est plus petit
Qu'il n'y paraissait au premier abord. La première ortie
Fait-elle une différence alors que ce qui grandit
Devient un sketch ? Trois côtés fermés,
Le quatrième ouvert à la lessive des intempéries,
Aux entrées et aux sorties, aux gestes dont l'intention théâtrale
Est de ponctuer comme des mauvaises herbes qui ploient sous
La neige qui remplit le jardin ?
Ah, mais cela aurait été un autre, un tout autre
Divertissement, pas le goût métallique
Dans ma bouche tandis que je détourne le regard, la densité noire comme de la poudre à canon
Dans les coins où l'écriture de l'herbe se poursuit,
Rouge comme une rose dans des endroits inattendus comme la pression
Des doigts sur un livre brusquement refermé.

***

Ces versions enchevêtrées de la vérité sont
Démêlées au peigne, les nœuds arrachés
Et éparpillés. Derrière le masque
Reste une appréciation continentale
De ce qui est beau, n'apparaît que rarement et lorsqu'il le fait est déjà
Mourant sur la brise qui l'a apporté au seuil
De la parole. L'historie usée à force d'être racontée.
Tous les journaux intimes se ressemblent, limpides et froids, le
Pronostic étant la continuation du froid. Ils sont placés
A l'horizontale, parallèles au sol,
Comme les morts peu encombrants. Juste le temps de relire ceci
Et le passé te file entre les doigts, il aimerait que tu sois là.

Ce moment de la journée où la densité de la lumière
Adhérant au visage le garde
Vivant et intact dans un mouvement toujours recommencé
D'arrivée. L'âme s'établit.
Mais jusqu'où peut-elle quitter les yeux
Et retourner en toute sécurité chez elle ? La surface
Du miroir étant convexe, la distance augmente
De manière significative, c'est-à-dire assez pour démontrer
Que l'âme est une prisonnière traitée avec humanité, conservée
En suspens, incapable d'avancer beaucoup plus loin
Que votre regard lorsqu'il intercepte l'image.
Cela "stupéfia" le pape Clément et sa cour,
A en croire Vasari ; ils lui promirent une commande
Qui ne se concrétisa jamais. L'âme doit rester là où elle est,
Même agitée, écoutant les gouttes d'eau sur la vitre,
Le soupir des feuilles d'automne fouettées par le vent,
Avide de la liberté du dehors, mais elle doit garder
La pose en cet endroit. Elle doit bouger
Le moins possible. C'est ce que dit le portrait.
Mais il y a dans ce regard un mélange
De tendresse, d'amusement, de regret, si puissant
Dans sa retenue qu'on ne peut le soutenir longtemps.
Le secret est trop évident. Le regret vous brûle
Et fait jaillir les chaudes larmes : que l'âme ne soit pas une âme,
N'ait pas de secret, soit petite, et entre
Parfaitement dans sa coquille : sa chambre, notre moment d'attention.
Voilà la musique mais elle est sans paroles.
Les mots ne sont que spéculation
(Du lain speculum, miroir) :
Ils cherchent et ne trouvent pas le sens de la musique.
Nous ne voyons que les postures du rêve,
Chevauchant le mouvement qui révèle d'un coup
La face sous les cieux du soir, sans
Faux désordre pour prouver son authenticité.
Mais il s'agit de la vie englobée.
On aimerait passer la main
Hors du globe, mais sa dimension,
Son support, ne le permettront pas.
C'est sans doute cela, le réflexe
De cacher quelque chose, qui rend la main si imposante
En même temps qu'un peu farouche. Il n'y a pas moyen
De la réaliser plate comme un segment de mur :
Elle doit intégrer un arc de cercle
Et regagner lentement le corps dont elle semble faire partie
De manière si improbable, pour enfermer et soutenir le visage
Sur lequel se lit l'effort de cette condition
Comme une pointe de sourire, une étincelle
Ou une étoile qu’on n’est pas sûr d'avoir vue
Tandis que l'obscurité reprend son cours. Une lumière perverse dont
L'impératif de subtilité condamne à l'avance sa
Velléité d'éclairer : insignifiante mais voulue.
...

John Ashbery
Extraits de Autoportrait dans un miroir convexe, traduction de l'anglais (Etats-Unis) par Anne Talvaz, Atelier La Feugraie, 2004
envoi Anne Talvaz


JEAN-LOUIS GIOVANNONI
Notre regard n’est pas fait pour voir,
mais pour qu’à travers nous le monde puisse se voir.

Écrire, c’est se tenir à côté de ce qui se tait

À force de toujours emporter son corps avec soi à tout instant,
de le tirer vers le dedans : pourra-t-on demeurer un jour dans ses gestes ?

Tu poses une pierre près de cet arbre pour marquer le lieu et le reconnaitre.
Ainsi tu crois désigner un lieu alors que c’est à l’intérieur de toi que tu fais signe.

Sentir équivaut déjà à une blessure, non pas une souffrance, une blessure

Si tu es porté à l’intérieur de ce qui n’est pas toi,
c’est pour être augmenté de tout ce qu’il te faut perdre.


Les mots disent toujours ailleurs.
- Que veux-tu qu’ils disent d’autre ?


Écrire, c’est maintenir l’appel,
n’être que ce lieu de cet appel.

On ne dit pas le mot fleur pour désigner seulement une fleur,
mais aussi pour ne pas trop se lier à elle.

Parler, écrire, c’est donner enfin au silence l’occasion de se taire,
de se tenir pour dit.

Tu es parfois le lieu que tu portes en toi.

Le vertige commence lorsque tu ne sais plus où se trouve le sol des mots.

(...)

Plus une source s’écoule
plus l’intensité de sa soif
fait entendre son appel.

Une source ne murmure pas,
elle Hurle de tout son corps
la soif qu’elle ne peut étancher.

On ne peut pas dire la présence
mais toujours ce qui part.

Jean-Louis Giovannoni
In Pas japonais Éditions Unes
Envoi Antre lieu



CÉCILE OUMHANI
Des voix du passé

nous continuons de marcher dans l’obscurité
toujours en train de déplier le passé
comme avec les pages d’un livre usé

près des grands arbres qui chuchotent
au fond du jardin
nous effleurons du bout des doigts
des écorces parfumées et d’épais feuillages
en quête de poèmes
épelés dans un alphabet perdu

des voix d’adultes résonnaient tard dans la nuit
nous berçant vers un sommeil confiant
nous ne comprenions pas toujours

les mots portés par la brise
depuis une véranda vide
pourra-t-on jamais les oublier
alors que le présent s’éloigne

une promesse à tenir
et une énigme à résoudre

Cécile Oumhani
(in Mémoires inconnues, éditions La Tête à l’Envers, 2018)
Site personnel
Revue Apulée




MICHEL CASSIR
Tentation de conte

Il était un roi sans toge ni couronne, les bras ballants, pas trop de passion. Souverain d’un royaume sans frontière qui englobe pays cultures et races. Matérialisation idéale de l’empire romain. Réplique d’un public qui ne se voit plus qui ne s’entend plus qu’à travers la gesticulations d’images volubiles.
Son royaume s’appelle république et d’ailleurs il n’a aucun choix du moment qu’on lui a appris le scénario. Cet homme au pouvoir illimité souffre de migraines et d’un profond déni de soi. Il fait semblant d’avoir une famille, amours clandestines, etc. Sa joie de vivre est une acrobatie douloureuse. Il n’est pas insomniaque, fonction régulée comme un métronome. Son image voyage partout et souvent simultanément au Nord comme au Sud, alors qu’il est à l’Ouest comme la majorité des sujets.
Heureusement que d’étranges prestidigitateurs de l’ombre travaillent à sa place pour leur propre bénéfice. Eux voyagent en douce, fréquentent les îles vierges et même le centre de la terre quand cela leur chante.
Notre roitelet d’une république globale est d’une tristesse sans nom. Tant qu’il a l’énergie d’accomplir sa partition de haut vol, il est à l’abri de toute chute. Soutenu, même paralytique, il est adulé par pas de deux. Mais si la mélancolie l’envahit, il est destiné au vide, Nada, Nothing. Le roi devenu un ailleurs, on applaudit le suivant plus jeune, plus dynamique, avant qu’il ne soit à son tour désarticulé. Merci aux génies tapis au septième ciel, ou s’il le fallait au cinquantième sous-sol.
S’il faut de la survie on inonde. Il n’en faut plus disette. Chaud et froid maintiennent le peuple en état de veille. Il faut des victoires pour occuper tout un chacun, de préférence derrière un écran de fumée. Cette fumée multicolore porte toujours vers le passé, le futur est inclus dans le bal quotidien.
Les planètes ne sont plus à investir, elles ont un rôle bien étudié. Mais elles sont parfois un lieu de vacances exotiques pour les fils des corbeaux de l’ombre qui ont toujours des gants de couleur ineffable. Très raffinés, très cordiaux, sans besoin de parler trop, ni trop fort. Ils murmurent leur cahier de route comme une mélopée ancienne.
Le roi a de multiples ministres et vice-rois éparpillés jusque dans les coins les plus reculés. Ils se rencontrent de temps en temps pour fêter des évènements à la gloire du passé. Le présent n’a pas de vraie histoire. On crée suffisamment d’épisodes pour ne pas perdre la main. Guerres, pénuries, crises et courbettes symétriques. Faut-il des médicaments, ils poussent comme des champignons. Il n’en faut plus, la recherche se charge de complexifier la formule. Ne seront sauvés que ceux voués à la grande machine innovante.
Le roi rêverait bien d’aller à la chasse comme dans le bon vieux temps. Alors les esprits prévenants organisent une grande chasse à d’étranges virus ennemis. Pendant cette période, le roi se gonfle les poumons tant pour se défendre lui-même que pour arborer sa cuirasse d’aventure.
Dans la proximité du souverain, gesticulent des lutins actionnés par les génies de tantôt. Le souverain a le vertige. Des phrases bourdonnent inlassablement, les complices des virus ennemis parlent de complot pour faire émerger un grand doute. Qu’à cela ne tienne, la sonorité complot est un virus encore plus dangereux. Il faut l’extraire de l’imagination et cela on sait faire comme les dentistes.
Le royaume qui n’est pas un royaume, ni une république, ni un empire, est invincible et cela ne tient qu’à un jeu de rôles. N’en croyez pas vos yeux !

Michel Cassir,
inédit avril 2020

KIM BLAESER
Ici encre délicate d’éphémères
sur la poterie grise émaillée du lac.
Là pointe trempée de l’iris
gracieusement courbé au bord de l’eau.

A présent le lilas plongé
en une profonde réfraction violette ;
les corps longilignes des éphémères évasés :
chaque vitrail de leurs ailes
palpite — une transparence. Se répète répète
répète sur l’étendue de quelque surface vitrée de l’être.

Comment nos yeux courtisent l’infini —
comment délicieusement il s’esquive.

Kim Blaeser
auteure Américaine membre de la nation Anishinaabe (Ojibwa)
The Way We Love Something Small
Traduction et envoi Béatrice Machet


NICOLE BARRIÈRE
la confirmation

Pour Éric,

A peine le murmure, l’ombre ancienne des mots
l’année d’avant tu disais qu’il te faudrait deux vies
la vie d’avant, d’une fois aveugle ?
la foi aveugle, mienne de mon pays perdu
de la rive exilée
éparpillée dans la tourmente de vivre.
et je chantais les mots d’un autre temps
des haies pleines d’oiseaux
que le printemps obsède
printemps, temps de passage
endeuillé par l’hiver qu’enchante le soleil.

alors vint d’une fable la trace ancienne et animale
le passage du doute où nous vivions de l’ignorance
où nous vivions au milieu de rêves
et de rituels sans mythes
nous n’étions de nulle part
nos cœurs cachés et étrangers,
tombés dans la plaine sans herbe
de hautes ombres nous hantaient
et hurlaient la disparition, le pays perdu
dans les remous du temps.
nous étions debout sur la grande spirale d’une route blanche
nous étions pâles et noyés de ténèbres

A peine le murmure, l’ombre ancienne des plis
un salut à l’hiver, à la rosée des mots
déjà les ombres séparaient les vies
déjà les rêves affleuraient jusqu’à la mémoire des eaux
déjà s’effritaient les certitudes dans l’air sec
déjà plongeaient les regrets usés dans le crépuscule

le soleil, le bon air, l’eau pure
tout se raréfiait dans ces jours mortels
tu maintenais en vie l’amour
et sans abandonner nous rions de la grâce d’aimer encore
dans l’oisiveté des heures perdues, nous inventons notre été
nos aspirons au paradis des retrouvailles
nous croyons au temps qui épargne l’amour
nous sommes amants et aimés de cette vérité,
et la liberté rajeunit nos étreintes
nous rappelons l’éternité de l’enfance
accrochés aux mémoires anciennes
nous tenons sous le vent, sous la pluie , sous le soleil
la rumeur houleuse des caresses
la sérénité exacerbée des passions
nous refusons la menace des séparations
nous arrimons au soleil la colline et les arbres
les sources et les nuages,
nous retenons le temps contre l’épaisseur des lointains
nous voyons dans chaque ligne, chaque nuance de l’espoir
nous roulons dans la brume des draps
nos caresses amassées et nous celons d’invisibles détroits
de désirs insensés
nous accostons à tant de berges nouvelles
nous découvrons la tendresse, lumière du soir
la clarté, l’eau profonde des sources et des plaisirs joyeux
nous traversons le gué des silences et des absences, les solitudes
nous confirmons avec délice l’ombre de nos peurs
avec le visage intact de l’amour.

Nicole Barrière
inédit 20/04/2020

JACQUES MOULIN
Cette fois
c'est avec lui
le jardin
près la voie ferrée

Cheminer sur le fer
ouvre voie
au jardin

Mottes de terre
arbres en fleurs
portent rouille encore
du fer
qui reblanchit sous l'avril

La floraison des fers
près le jardin repris

****

Il a mis des barrières
dans ses gestes
de bois
comme la langue
qu’il déploie
On ne sait pas tout
Sait-on quoi en ces temps
pestilents

Il a mis des barrières
dans ses gestes
du lin sur la bouche
qu’il déroule
de la nuque aux oreilles
comme on tire son drap
du cheveu à l’orteil
pour protéger sa couche

Rideau de soie
rideau de fer
c’est la barrière
qui fait le geste

La barrière
pour le horsain
qu’on voit de loin
sur le chemin
Laisse pas passer
Sus au horsain comme au virus
Mets ta barrière dedans ton geste
Depuis ta bouche jusqu’au talus

Il a mis des barrières
dans ses gestes
dans le bocage
c’est pierre levée
qui tient les bois
du pas passer
la haie l’épaule
diversité qu’on dit assez
gare à l’intrus
ici aussi
on n’y voit rien
depuis ces prés fort quadrillés

Il a mis des barrières
dans ses gestes
plus d’interstices depuis sa bouche
sa langue se tait
s’enterre déjà
ꟷ linceul de bouche
Son nez s’absente
Son corps s’éteint
Qui ne touche rien

Nature s’engouffre
avec oiseaux et chlorophylle
ça nous décentre
comme les fossiles
qu’on a rangés sur l’étagère
d’un geste vert

Jacques Moulin
inédit

JOHN ROSS
J’accoste à ma table.


Bon, ce bois.

Bonne, cette boisson.


Ici, je commande une chaise comme il y a bien des années
un pilote commandait un navire.



Chacun à l’autre confortable.


Lui, mon frère sans nom, trace la voie Royale.


Moi survie.
Moderne.


Quand les eaux montent, nous flottons.





L’un sur la mémoire, l’autre,
le désir.






Il y a beaucoup à dire du temps et il change.


Se brise.



Vague après vague.



Si facile d’être pris dans le sillage.






Le cycle.





Question et questions qui appellent leur propre réponse.







A présent j’entends ta voix.



Quelques générations plus tard.



Et clair.



Comment pensais-tu que cette génération allait s’en tirer ?


Toi, toutes voiles dehors.

Moi, mât compris.

En avant titres.



Cap entre cartographié et non cartographié.




La destination entre
l’île et le débarcadère où nous nous rencontrons.

John Ross
L'histoire comment Comment l'histoire, traduction de l'anglais (Etats-Unis) par Anne Talvaz, PURH, 2017
envoi Anne Talvaz

GUILLAUME APOLLINAIRE
Extrait de Zones (Alcools) de Guillaume Apollinaire (


Maintenant tu marches dans Paris, tout seul parmi la foule
Des troupeaux d’autobus mugissants près de toi roulent
L’angoisse de l’amour te serre le gosier
Comme si tu ne devais jamais plus être aimé
Si tu vivais dans l’ancien temps tu entrerais dans un monasrère
Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière
Tu te moques de toi et comme le feu de
l’Enfer ton rire pétille
Les étincelles de ton rire dorent le fond de ta vie
C’est un tableau pendu dans un sombre musée
Et quelquefois tu vas le regarder de près

Aujourd’hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées
C’était et je voudrais ne pas m’en souvenir
c’était au déclin de la beauté
(...)

Guillaume Apollinaire
Alcools, Ed. Gallimard
envoi Brigitte Gyr

MIREILLE FARGIER CARUSO
Inscrivant çà et là nos empreintes brûlantes
on tente de résister à l'uniforme
avec le singulier
d'un geste d'une parole d'un amour

persistent l'arbitraire et sa brutalité
cet appel de la nuit

et l'obscur qui sommeille
au plus profond de nous
lui répond ça résonne

humain
trop humain

par quels chemins
devenons-nous
ce que nous sommes ?

ressemblants
c'est le vivant qu'on raccourcit

le mouton hors troupeau
le pas comme
on s'en méfie
on en a peur il est donc un danger
cet étrange étranger

on a toutes les raisons de
légitime défense

humain
trop humain

c'est là depuis toujours notre misère


***

Peut-être est-ce la peur
qui nous pousse à poser lâchement
une buée sur les choses

à ne pas dire ensemble le oui et le non
éviter la question

tordre nos révoltes en bannières
changer le doute en illusion

peut-être seulement la peur

qui nous pousse à fermer les portes
à refuser d'entendre le merle moqueur
ce chant rebelle que l'on garde au coeur .


Mireille Fargier-Caruso
Comme une promesse abandonnée éditions Bruno Doucey 2019

ANGÈLE PAOLI
Tu déambules sur l’Appia
tu découvres son immense richesse
et ton immense ignorance.
Tant de choses dont tu effleurais l’existence
consciente cependant qu’au-delà de l’autoroute
s’ouvraient d’autres mondes.

Les monts succèdent aux monts.
Les lieux imaginés gardent au secret
leurs secrets.
Il aurait suffi d’un écart pour rejoindre
l’arrière-pays, découvrir au passage
tout ce qu’il recèle de trésors enfouis.

Il est trop tard maintenant.
Rien ne sera plus de ce qui fut
et que l’on pouvait appeler le bonheur.
Trop tard pour prendre la route
et filer au hasard vers les nids d’aigle inconnus.
Trop tard pour aller à la rencontre
d’autres modes de vie, d’autres contrées
et d’autres hommes. Peuples samnites d’hier
volsques et messapiens, apuliens
dont les noms te grisent.

Trop tard.

Seules restent les pages des livres.
Les noms posés comme des diamants
dans le tracé des cartes.
Aucun voyage ne sera désormais possible
sinon l’ultime dont les portes apparaissent
dans un faisceau en demi-teinte.
Bientôt elles se préciseront encore.
Leurs formes se détacheront
sur un fond de lumière aveuglante
ou sur une obscurité profonde
plus aveuglante encore.

Ce temps-là seul est proche
qui guette le moment propice
pour imposer sa loi,
pour happer les vivants que nous sommes
à l’instant

pour combien de temps encore ?

Angèle Paoli
inédit





YVES NAMUR
Il y a tout au fond de la fatigue
Tout ce qu’un homme a de plus beau à donner :

Son courage peut-être,
Sa sueur perlée, sa respiration difficile
Et ses blessures déjà anciennes.

Et au sommet de la colline,
Près des myrtilles, des bruyères et de la pluie,

Il y a aussi ce secret bien gardé

Que seule
La Nature est prête à partager avec lui.

***

Un silence
Qui ne se mesure pas au nombre de mètres qu’il faut pour l’enjamber
Et passer dans l’histoire d’un autre silence,

Un silence
Qui est parfois rempli de pétales de roses
Et de tristesse,

Un silence
Qui ressemble parfois à ces choses qu’on a perdues,
Englouties par des torrents de pluie
Ou des amours déçues.

Un silence comme ça nous renverse parfois,
Comme si nous n’étions qu’un simple tas de paille
A la merci du vent.

(…)

***

J’ai souvent pensé à ceci :

Il doit encore bien exister quelque part dans le monde
Des fragments de silence
Dont l’homme ne s’est jamais approché.

Quelques fragments,
Cachés peut-être tout au fond d’un puits perdu

Ou sur les parois d’une caverne profonde
Et encore inexplorée.

En quelque sorte des lambeaux,
Des fragments de ce qui pourrait être du silence originel

Dont seuls quelques insectes minuscules
Partageraient les secrets.

Et je me dis parfois que penser ainsi n’est pas bon,
Et qu’il n’y a que les poètes pour se nourrir de hasard, de coïncidences et de riens …


Yves Namur
In La Tristesse du figuier Éditions Lettres Vives, collection Terre de poésie.
Envoi l'Antre lieu


JACQUES BONHOMME
il y eut pendant le règne de goldenking III - dit leblanc - d'étranges désordres dans les monnaies
on les affaiblissait plusieurs fois
et leur dernier affaiblissement était toujours plus grand que le précédent
le prix des monnaies aussi bien que celui du marc d'argent changeait presque toutes les semaines et même quelquefois plus souvent
les ordonnances des monnaies marquent que tous ces divers changements étaient causés par la guerre des anglais
mais le plus souvent le goldenking dévaluait pour réduire les dettes qu'il contractait pour ses dépenses somptuaires et tâchait d'en dérober la connaissance à son peuple
ces pratiques frauduleuses constituaient une des raisons non négligeables pour lesquelles les ingrédients qui forment d'ordinaire une société ne pouvaient plus interagir correctement
les jacquotités ne pouvaient se reconstruire qu'en réagençant en permanence et le plus souvent en vain toutes mes étapes en réorganisant sans arrêt les trafics de leurs reliquats en fonction des aléas du royaume
au fur et à mesure - ma progression s'effectuant selon un écheveau de temporalités souvent contradictoires - les fils de vos habits - très chers jacques - sont devenus problématiquement la multitude de tous ces corps fibreux = de tous ces éphémères pèlerins se mettant en marche vers ton tombeau

c'est la façon dont l'espace est simulé qui définit les types de jeu où nous jacques gens des villes champêtres sans chef nous nous assemblons et disons toujours selon ces règles que tous les goldenmads nous honnissent et nous trahissent et que ce serait grand bien que tous les jacques les maîtrisent à quoi chacun de crier il est vrai honni soit celui par qui il demeurera que tous les excès des goldenmads ne soient neutralisés

avant de partir nous prenons soin d'analyser nos déplacements grâce à un plateau de forces où les variations de la résultante des forces qui s'exercent entre nos différents pieds prothétiques et les différentes qualités de sol lors de la phase d'appui permet d'en déduire la valeur des contraintes qui s'exercent entre l'embout et l'emboîture de la prothèse choisie ce qui nous permet d'emprunter sans difficulté cette autre plateforme pour gravir le coteau par un chemin creux

puis peu après les avoir dépassés on décide de remonter afin de prendre le chemin en sous bois et traverser en crochet gauche-droite une route pour suivre à flanc de coteau une voie d'eau parallèlement à la route des crêtes avant de redescendre entre les champs d'épandage

mais pour que les animations constitutives de notre révolte de la série real game paraissent fluides nous devons rafraîchir l'image aux alentours de 25 fois par secondes ce qui revient à dire qu'il faut recalculer à tout moment toutes nos représentations de cette action de sorte que la nuit suivante jacques - eux-mêmes habillés de jacques* d'une extrême blancheur et munis d'armes de guerre dont l'éclat excède celui des rayons du soleil - se fractionnent et forment des chapelets de petites nébuleuses nomades et bioactives d’autant plus vivaces qu’elles s’insinuent dans nos rêves et que leurs éclats numériques donnent l’impression de scintiller en nous bien après que nous ayons lâché la manette

pris dans ces tissus de potentialités et de boucles de rétroaction dans ce milieu instable que nous envisageons comme un assemblage de jeux oppressants qui d'une façon ou d'une autre nous échappent nous décidons de nous réassembler avant d'aller sans autre conseil et sans nulles armures fors que de bâtons ferrés et de couteaux en la goldenfolie d'un goldenmad qui près de là demeure et là brisons et mettons le feu à cette demeure et le tuons
ainsi faisons-nous pour plusieurs goldenpalaces en nous multipliant jusqu'à bien être plus de six mille jacques

de la sorte se dessinent nos sillons produits par les progressions de nos masses gélatineuses hyper actives formant ça et là des poches sépulcrales dans lesquelles s'entassent des ossements de femmes d'enfants ainsi que des pièces de monnaie si bien que les goldenmads nous fuient et emportent leur progéniture dix ou vingt lieues plus loin où ils se peuvent garantir et abandonnent leur goldenpalace et leur avoir mal acquis dedans générant de la sorte de nouvelles sortes de jeux géolocalisés

(...)

Jacques Bonhomme
inédit
Envoi Sivan Maestri

EVELYNE ENCELOT
Signe

Nous sommes gens d'un nouveau siècle... Plus d'un est fier de son dernier engin ménager. Plus que jamais cependant, le frère trahit le frère et l'homme vit traqué jusqu'à ce que ses entrailles fument au grand soleil; on affûte le métal des aiguilles, des compteurs mesurent, les affaires optiques se sont perfectionnées, un raz-de-marée de brimborions bon marché submerge les magasins et toutes sortes de guerres ouvertes ou secrètes, font rage.
Que dire à de jeunes visages qui en sont tout juste à épeler le monde?
Et cependant dans le ciel, passent les nuages, aussi divers, aussi nombreux que les humains, incessants, jamais entièrement déroulés, certains isolés, innombrables, multiples.
Et cependant sur la mer la vague chasse la vague, crête après crête, et dans le bois de pins sur la colline frémissent toutes les aiguilles. Chaque chose suit son destin. L'humanité ses carnages, l'eau son chemin de ronde sur le globe, les arbres leur fredon dans le vent.
Nous passerons, ceux que j'ai aimés et moi-même. Notre vie n'est pas celle que j'avais rêvée... Nous avons fait ce que nous avons pu. D'autres peut-être seront plus libres et plus heureux. J'en doute...Certains, peut-être, à travers les coupantes mailles d'acier de ce qu'on appelle leur civilisation.
De là où j'en suis cependant, sur ce versant sombre et tourmenté, je lève une main qu'ils n'ont que peu de chance d'apercevoir, et dans le lent moutonnement des exécutés, des persécutés, des fous, de ceux qui ont tenté de résister, des rêveurs, des poètes, je leur souhaite bonne route.

27/02/1995

***

Rues

Prendre une rue ordinaire, ourlée de sa double carapace de voitures et attendre. Attendre longtemps. Viendront les heures les plus profondes de la nuit: trois, quatre heures. Absolument personne. Plus de lumière aux fenêtres et sur tout cela un ciel urbain, couleur de fleur de pêcher dans son halo central. Alors vous verrez la pluie coudre ce ciel incroyable avec le goudron par milliers d'aiguillées scintillantes dans la lunule des réverbères. Vous aurez d'une extrémité à l'autre toute la rue à vous, silencieuse, et vous la verrez étinceler sous les coups de boutoir du vent, qui fera jouer ses éclats... Alors, peu à peu, année après année, de nuits blanches en insomnies passagères, vous deviendrez mireur de rues.

***

Boule de soleil galopant dans le ciel. On a la peau lisse; on a retrouvé son rire sous ses dents. Le cœur change d'adresse. Voyages...
Il est là. Il porte un maillot bleu et des chaussures à grosses lanières; C'est moche - et la beauté de son corps éclate dans le demi-jour quotidien d'un couloir.
J'entends chanter la chanson un peu pute, la chanson du vent qu'il n'y a pas dans les voiles, la chanson de la vie imprécise, celle de la vie qui recuit dans le bain tiède des jour après jour, j'entends chanter la chanson des brasiers, celle des regards arrêtés et des corps qui bougent en faisant basculer l'univers, la chanson des goûts - quel est celui de ta bouche, de ta peau, de ton sperme, je te regarde tu sens encore le lait - mais que faire de ce petit regard?
Voyages...
Il passe, tige mâle dure et douce.
Je me cache et j'oublie.
C'était hier, c'était une douleur.

Oublie.
Aujourd'hui, huileux et souple comme un cachalot a des rires de plateformes obscures.

Evelyne Encelot
À partir d'écrire, Editions de l'Amandier (ed. posthume)




ARIANE DREYFUS
Je veux bien essayer au bord mais avec toi.

Je vois ta main ton bras, et le deuxième aussi m’entoure
quand la lumière baisse.
Chacun s’allonge avec l’autre, calmant son ombre.

Un doigt parfois suffit
Au vertige de te toucher
Pas disparu

Et puis le ciel !

Qui restera,
Lui, immense,
mais toi aussi, immense et tiède.

Serrée entre tes bras et le regard sur la montagne,
Je ne l’aime pas autant, l’éternelle.
Tendres flancs humains.

C’est léger une main qui caresse, qui va revenir,
Si légère que nous continuons.

Il faut car le temps nous pose plus haut.

Ariane Dreyfus
in Iris, c’est votre bleu, éd. Le Castor Astral, 2008

MARIE-CHRISTINE BRIÈRE
UN PARADIS, JE VOUS DIS

à Thérèse Plantier
para siempre

Lire n’avait de fin les pages tournaient avec les chiens
courant après les canards boiteux
autour des collines sèches
où gribouillait Leduc

Odeurs, grésillements, cyprès, splendeur

Les peintres peignaient dans les arbres incendiés
ça dévalait l’escalier du jugement dernier
le tien et le lendemain à même les dalles rouges
un verre d’anis posé délivrait de l’avenir

Les poèmes s’écrivaient tout seuls entre deux virées
au jardin labour de fraises Ventoux en vue
avec une seule aubergine en récolte
l’agenda plein de paroles vivait de ses pages

posé sous le mûrier plein feu sur la poésie ouverte

Odeurs, grésillements, cyprès, splendeur


Marie-Christine Brière, extrait de Cœur passager, Librairie-Galerie Racine, 2013.
Envoi Françoise Armengaud

JAMES SACRÉ
Je t’aime. On n’entend rien

Parfois le mot aimer convient,

On le sait sans pouvoir se l’expliquer.

Il semble que cela emporte où c’est comme plus rien

Comme plus rien mais pourtant

Le plus solide contentement.

Ni désastre ni parousie, on ne saurait pas dire

Ni rien ni tout ni l’insignifiance,

On n’a que deux mots donnés tout entiers : je t’aime ;

Ou des formules qui sont

Des forces de ruine et d’enchantement

Qu’on s’imagine être des poèmes.



Dire « je t’aime » tout bêtement s’allonge.

Mais ça qui encombre fait aussi du bien.



Je t’aime dit tout le présent que voilà :

Juste un vers pour commencer un poème

Qui va d’un instant l’autre. S’il vraiment passe

(On voit mal comment)

Par le chas du temps ?



Le présent décousu, rien : je t’aime.

James Sacré
In Un paradis de poussières, André Dimanche Éditeur
Envoi Antre Lieu

ANANDA DEVI
Six décennies et je l’admets
Je refuse tout ce qui interdit les sens

Tout ce qui nous embourbe
Nous entourbe
Nous réduit à moins que nous-mêmes

La nature nous a construits autres
Joyeux et généreux

C’est là le ravissement de l’incertain
Le reniement de tout ce qui nous encastre
Et nous empêche d’être
Le simple fait d’une joie
D’une tendresse
D’un orgasme rieur

Je ne veux d’aucun masque
Aucune voile
Aucune croyance
Qui m’interdise d’être

Vraiment ? me dit-il
Peux-tu le prouver tout de suite ?

Et j’ai ri

Ne ferme pas la porte contre l’orgasme qui s’annonce
Ni ses fêlures ni sa vigueur
Laisse monter la marée du sang
Qui ravage l’ordinaire
Toute terreur est propice
À l’agenouillement propitiatoire

Ainsi a-t-il parlé

Ananda Devi
In Danser sur tes braises suivi de Six décennies, éd. Bruno Doucey, 2020
envoi Jacques Fournier


YVES JOUAN
La lumière tout à l’heure donnait aux silhouettes une inhabituelle netteté. Mais étaient nets aussi les contours sombres des nuages qui semblaient s’accaparer une moitié du ciel. On eût dit que quelque collectionneur avait commandité le pendant orageux du tableau sur lequel nous n’avions d’importance qu’à y prendre vie. Peut-être n’étions-nous là que pour donner aux amples mouvements qui se faisaient et se préparaient la vigueur minimale de chaque instant ?

Sur la modeste crête qui semblait une arête dorsale du pays, j’étais seul, et je ne sais pourquoi ma solitude renforçait mon plaisir à longuement contempler, vivre face à ce qui ne s’apprêtait pas, mais allait venir. Avais-je la vaine sensation de bénéficier d’un privilège, ou bien me contentais-je de goûter jusqu’au plaisir de n’être distrait par aucune immixtion étrangère à ma contemplation ?

Quoiqu’il en soit, je m’avançais sur le fil de mes rêveries avec une pensée en tête : j’étais précisément, par ma solitude même, le point de jonction entre ce que nous faisions, ce que nous étions et ce qui advenait au-delà de nos seules dimensions. Il me semblait que, si quelque main, si quelque visage étaient apparus, ces mêmes dimensions auraient pris le pas sur ce qu’il importait de côtoyer.

Et je ne m’interrogeais pas sur le « nous » que je ressentais. De quoi, de qui était-il fait ? Qu’est-ce qui le composait, au-delà de mes veines et de ma peau ? Qui était du même côté des choses que moi ? Que rassemblait ainsi mon regard solitaire, non dans ce qu’il voyait, mais dans l’adossement par quoi voir devenait possible, et qui n’eût pas été rassemblé sans ce regard ? Quelle vertu avait ma solitude même devant un ciel en devenir ?

L’évidence de ce qui affleurait évinçait par avance toute réduction à l’énoncé. Elle me semblait évacuer de moi, et pour ainsi dire réduire à néant, tout ce qui n’avait pas vérité. La crête seule était le lieu indubitable de la paix à laquelle il m’était essentiel d’appartenir. Essentiel parce que, peut-être, accroché à une harmonie aussi manifeste qu’éphémère. Et j’avançais sans me soucier de ce que mes pas me réservaient.

A n’en pas douter cependant, j’allais, je vais toujours, vers un autre versant du monde.

Attends encore, lui dis-je. Et je tire à moi, pour un moment, une terre offerte, un ciel qui est et continue d’advenir.

Yves Jouan
inédits

BLUMA FINKELSTEIN
Je revois Berchtesgaden,
je sens l'air pur de la montagne,
Wagner, L'Anschluss über alles
le silence, le calme.
Le bonhomme à la moustache,
retiré dans son nid,
veille à la pureté de sa race, comme un bon père.

Je vois tout et je suis plus légère que
la plus infime particule de l'infini:
Si seulement je devenais oubli.

***

La carte,
j'ai retrouvé la carte,
je l'ai sauvée en mourant,
un bout de mon Europe entre chien et vent,
entre les mers du nord et les villes du sud,
la carte: mon guide, mon espoir
sur cette autre galaxie où
quelques rares fenêtres s'ouvrent encore
sur l'enfer de l'ancien monde.

***


Rien à faire,
cette carte vit dans ma mémoire
entre Munich et Salzburg,
dans les jolis villages de la Bavière!
A-t-elle une âme, cette carte?
Et cette terre a-t-elle une âme?

L’homme providentiel existe toujours,
un parasite de ma mémoire,
avec sa moustache aryenne
collée sur un crâne simiesque.

***

J'ai encore peur,
bien que déjà morte !
Rien ne me dit que je survis.
Et si je mettais du rouge à lèvres autour
de ma plaie! Si je badigeonnais
la goutte de sang
avec les lambeaux de ma peau!
Je suis tout seule sur ma nouvelle planète:
une antiparticule de vie,
quelques restes de peau brûlée,
quelques lunettes
et des bribes de moustache
en guise de souvenir.


Bluma Finkelstein,
inédits

ERNST HERBECK
La poésie

La poésie est une forme orale de marquage de
l'Histoire au ralenti. La poésie est une oeuvre littéraire.
Le professeur, à l'école, nous a appris que la poésie
est une oeuvre littéraire. La poésie est aussi une
aversion en faveur de la réalité qui est plus difficile
qu'elle. La poésie est un transfert de l'autorité à
l'élève. L'élève apprend la poésie et ça, c'est l'histoire
dans le livre. La poésie, on l'apprend depuis l'animal,
qu'on trouve dans la forêt. Les gazelles sont des
historiographes réputés.

Ernst Herbeck,
100 poèmes, Harpo & (bilingue et typographie au plomb).
Envoi Katrine D.

DANIEL KAY
Deux Parques

Atropos


Je te voyais tressant et brodant et devisant
retardant toujours le geste fatal
comme si tu devais être la risée
de tes sœurs, défaisant ta tapisserie,
nouant le temps au temps
par de petits nœuds
comme si tu étais incapable de brandir
ta lame, débrancher enfin le cobalt,
belle dans ta blouse blanche
quand , pour piquer dernière fois,
tu cherches en tâtonnant
les veines déjà violettes sous la peau.


Clotho

Tu voudrais du fil, toujours du fil,
du fil à retendre, du fil à à retordre,
du fil tiré à quatre épingles,
du fil tendu sur le fuseau du jour
quand, appliquée à ta machine à coudre,
tu as parfois du mal à retenir tes larmes
alors que tu dois poursuivre ton labeur
les doigts toujours plus haut sur un ciel incertain,
reprendre couture après couture, ourlet après ourlet,
tant que le vent accrochera encore un temps
cet entêtant parfum d’enfance à ton épaule.

Daniel Kay
inédit

BRIGITTE GYR
Entre le rêve et son exécution
la confusion subsiste
cet étang par exemple
aux eaux étranglées de joncs
qui ravivait
une mémoire d’écailles
antérieure au mondede il
calquant l’immobilisme des pierres
témoins
de l’inexorabilité des choses
l’avons nous vu ou inventé ?
de tout temps
nous avons été partie prenante d’un combat contre ce qui ne se nommait pas
rêvant
d’un avant et d’un après
qui jamais ne s’emmêleraient
l’un suivant l’autre d’un pas égal
de chaînes de plomb nous rattachant
aux passagers du monde
d’une clairière qui s’ouvrirait
sur nos regards
après débroussaillement

l’épure n’est pas notre partage
à peine notre désir

Brigitte Gyr
extrait de Partition tombée en poussière, dédié à sa mère, la pianiste Suzanne Gyr, à paraître aux Editions la rumeur libre


EVA-MARIA BERG
après le calme

respirer
comme si
l´on pouvait
bouger
par lui-même
les feuilles
doucement
modifier
les nuances
de vert
entre ombre
et lumière
rendre visible
la couronne
lentement
réanimer
tout l´espace




nach der windstille

aufatmen
als könne
man
selber
die blätter
bewegen
leicht
die grün
töne
wechseln
von licht
zu schatten
sichtbar machen
die krone
langsam
wiederbeleben
den ganzen platz




Eva-Maria Berg
inédit

ANTHONY PHELPS
SIESTE

Qui de nous deux savait
jusqu’où retentiraient nos rires
Dans la trêve de l’eau
ton corps se fait une peau proche de la mienne
En mains mêlées
nous vivons dans la persistance du jour
attentifs à l’appel de nos gestes courbés
et dans la géométrie du rêve
muscles et nerfs noyés
le temps coule en présages circulaires
Ô vie lovée
Ô vie larguée

Qui de nous deux savait
jusqu’où s’élèveraient nos jeux
Une porte qui grince
le chant de draps froissés
la parole en noyau
dans la nuit douce des métaux
et sur les rides éblouies du mur
la floraison vorace de midi

Anthony Phelps
in Motifs pour le temps saisonnier, PJO, 1976 ; rééd. in Nomade je fus de très vieille mémoire, anthologie personnelle, éd. Bruno Doucey, 2012
Envoi Jacques Fournier

DOMINIQUE SAMPIERO
Je range tes lettres comme des papillons ou je ne sais quoi. Comme des pages de lumière vivante qui battent des ailes avant qu’on ne repousse le tiroir. Je les entends remuer la nuit, le jour. Tu sais à quelle vitesse s’éteignent ces brasiers qui nous font croire plus vivants. Cette sorte d’amour. On a beau tourner la page, c’est encore la blancheur. On n’entre jamais ici, on effleure.
(...)

Je cherche l’accord complice, la présence aveugle des choses dans l’ébloui de la terre qui énonce. Je cherche avec toi le bruissant et le vivace, le disparu et ses bourrasques, le lieu qui n’est pas le lieu mais sa douce scansion comme un secret qui lui échappe. Je cherche le rien d’en haut, le rien d’en bas, le périple de la clarté, le corps charnel, le temps revenu. Je cherche d’autres lettres confuses dans l’espoir insensé d’une lumière naissante, une obole, pour reprendre à la mort son poids de chair et de source. Des lettres en lambeaux sous la pluie de ton haleine, ton épaisseur qui m’effraie et dont je ne sais rien qu’un écho. Des lettres de l’approche, de presque nuit : la lente venue – et ce qui vient, peu importe, c’est cette lenteur invisible qu’accompagne la ferveur.
(...)

Entoure ta profondeur et tremble avec elle. Respire ce que dit l’arbre et ce qui n’est ni son nom, ni le tien. Touche la conviction imprononçable, le vaste sourire sous les choses. Entoure le dedans qui n’est pas toi. Soumets l’effacement à l’effacement, le cerceau du nom à des boucles plus larges, l’ombre au jour immense, jusqu’au silence, encore.
(...)

Quand je ne sais plus écrire, je m’allonge sur ta peau. C’est qu’il y a des mots dans ton corps, un chant que tu fredonnes. Tu règnes sur ce cœur, muette et souveraine. Un peu de pluie, un peu de nous commence et tâtonne entre ces lignes, vers la source inconnue du monde.


Dominique Sampiero
In La Fraîche évidence Éditions Lettres vives / collection Entre 4 yeux
envoi l'Antre Lieu

LA FORÊT DES SIGNES SUITE (P 7)