Emmanuel MERLE

CB

BIOBIBLIOGRAPHIE
Emmanuel Merle est né à La Mure en Isère en 1958. Il est agrégé de Lettres Modernes et professeur en Classes Préparatoires dans la banlieue de Grenoble. Il a 3 enfants. Il est président de l'association Pandora à Vénissieux et de l'association Livres en Scène sur le plateau du Vercors
Il est l'auteur d'un recueil de nouvelles, Redwood (2004) publié chez Gallimard, et de recueils de poèmes parmi lesquels Amère Indienne (2006) Un homme à la mer (2007) aux éditions Gallimard, Pierres de folie (La Passe du Vent, 2010), Boston, Cape Cod, New York (Le Pré Carré Editeur, 2011), Ecarlates (Editions Sang d'encre, 2011), Ici en exil (L'Escampette éditeur, 2012), Schiste (Alidades, 2013), La chance d'un autre jour ( La Passe du vent, 2013), Le Musée clandestin (Pré Carré Editeur, 2013), Le Chien de Goya (Editions Encre et Lumière, nov.2014), Dernières Paroles de Perceval (L'Escampette éditeur, février 2015), Un simple regard où habiter ( Editions Sang d’encre, avril 2015), Nord, seul point cardinal (Pré Carré Editeur, mai 2016). Les mots du peintre, recueil dédié à Georges Badin (Editions Encre et Lumière, 2016). Le Grand Rassemblement, avec des peintures de Philipe Agostini et des photos de Adèle Nègre vient de paraître chez Jacques André Editeur (juin 2017)
Le recueil Amère Indienne a fait l'objet d'une traduction en américain sous le titre Elsewhere on earth (éditions Guernica).
Des poèmes sont parus dans de nombreuses revues en France, NRF, Diérèse, Bacchanales, Place de la Sorbonne, Voix d'encre, Contre- allées, Arpa et à l'étranger, Salamander, Consequence, Upstreet, The Massachusetts Review, Metamorphoses (USA), Siirden (Turquie).
Plus d’une centaine de livres d'artistes ont été réalisés avec de nombreux artistes et plasticiens, Georges Badin, Fabrice Rebeyrolle, Anne-Laure Héritier-Blanc, Youl, Marc Pessin, Danielle Berthet, Thierry Lambert, Max Partezana, Marie-Jeanne Faravel, Eric Demélis, Colette Reydet…




EXTRAITS
4 poèmes inédits issus d’un recueil intitulé Tourbe :

Nous avons dû lever les yeux.
Déjà la nuit a tout pris
de la clarté de la terre. Les étoiles alors
comme un hiver tardif
ont changé les frontières, et nous sommes partis,
attentifs aux esprits des pierres
et des arbres croisés. Derrière les arêtes
et sous l’écorce nous avons réveillé le froid
de l’ailleurs inconnu. Nos mains ont gercé,
aussi coupantes que des morceaux de miroir brisé.
Partis. Peut-être étions-nous déjà morts.

Les étoiles étaient froides,
un parchemin incompréhensible.


***

Nous partons le dos à la nuit, drossés
vers l’ouest. L’inconnu suit la ligne de faille.
Nous sommes des débris de continents.
Quelque chose nous regarde en chemin,
derrière chaque feuille, au sommet de la colline,
dans le visage de la vague, quelque chose
qui voit ce que nous ne pourrons jamais voir.

***

L’exil est un pays. La tourbe est la géographie
de l’exilé. Marcher n’est rien, mais s’enfoncer.
La terre baveuse suce tes chevilles
lorsque tu es là où tu ne dois pas être.

J’ai des souvenirs de neige (car le passé aussi
est pays de l’exil), et de congères dressées.
La tourbe et la neige aspirent le même sang.
Tout est alors gorgé d’eau : une gorge
où tu t’enfonces, un pied et puis l’autre
dans la bouche d’une terre étrangère.


***

Je n’emporte pas mes outils, les mains
ont des souvenirs. Les arbres plantés,
qui sait jusqu’où vont leurs racines ?

L’arbre est un sablier à l’envers :
ce qui est sous terre nourrit ce qui s’envole.

Mon père m’a appris à creuser des trous,
avec la méticulosité de celui qui œuvre
à la bonne marche du monde.
Les cailloux ne sont pas des ennemis,
ce sont les galets de la terre. L’eau ruisselle,
qui ne nous quitte jamais.

Je pars sans emporter la terre,
juste le bruit sourd des coups de pioche,
la rugosité de la pelle sur les pierres qui remontent.

Je rejoins l’autre terre, la tourbe,
cette pâte qui lève, son trop-plein d’eau
qui se languit des arbres.


***

Poème issu de Olan (Editions Gros Textes)

Le dernier regard d'un homme sur l'Olan
- ce qu'il aura vu pour finir
et vu comme pour la première fois –,
l'élan de la roche et son suspens brutal,
l'Olan, la mort dans son habit de pierre,
ses déchirures noires, le ciel lacéré,
la mort, ses névés, ses nuages,
ce qui se dépose sur les yeux
du bleu, du noir, du blanc sur la peau,
la dernière crispation, le dernier élan des viscères.

L'Olan, flèches lentes suspendues au bord
du dernier battement, la beauté dressée

***

Poèmes issus de Dernières paroles de Perceval (L’Escampette)


Je m'appelle Perceval.
Je n'ai pas toujours su mon nom.
Avant que je le découvre, qu'il sorte
malgré moi de ma bouche,
j'étais celui à qui tout s'adressait.
Puis je me suis tu. Pour le monde
je fus un désert.

Mais mon nom est venu. Il est venu
des lèvres de ma mère: c'est le nom
de son dernier souffle.
Il a traversé la terre veuve
et s'est posé sur mes lèvres.

Je veux écrire un visage
sur le blanc du silence.

***

La terre veuve


J'avais chevauché toute la nuit, et entre les bras des arbres
je sentais la torche de la lune, froide et blanche, dévorer
mon armure. Ma monture appartenait à la terre,
la vie n'était plus que ce sourd et lourd galop, cet alphabet
de quelques sabots prenant et rendant au sol son langage.

Je me souviens des nuages passant devant la lumière
comme des oriflammes et de mon ventre tendu
de la joie violente d'être et du désir de gloire.
Je me souviens d'avoir ressenti l'incompréhensible:
aujourd'hui je sais,
c'était toute l'enfance ramassée
dans le lierre de mes jambes et de mes mains,
oui c'était l'enfance tout entière, ce consentement qui s'ignore.

Les mots n'étaient pas, seules les branches, seule ma lance.
A chevaucher ainsi je rattrapais la terre.
Je ne m'enfuyais pas. La peur? Un animal inconnu
que je désirais percer parce qu'elle était promesse
de plus de vie encore. Plus fort que peur.

*

Je me souviens: la pierre vibrait dans la lumière
du matin, par-dessus les hêtres, comme récemment
dressée, et la tour surgit d'un coup
dans la flaque d'une clairière qui paraissait un manège.

Tout m'avait conduit là, au pied de la pierre,
tout s'accordait, même la violence,
pour que je demande l'hospitalité à cette porte d'oubli.


J'avais lieu.

Le silence revêtait le monde et tout – arbres, herbes
et murs – s'adressait à moi seul. Comment une pierre taillée
pouvait-elle me montrer son visage? J'enlevai –
ce geste augmente encore mon ombre aujourd'hui –
j'enlevai mon gant pour en caresser les rides rouges,
levant les yeux vers le sommet de la tour, une jambe
de géant.
Du granite qui s'ébréchait sous mes yeux, se séparait,
devenait schiste. Le temps passait plus vite
et mon cœur faisait de grands gestes.